Égalité made in Morocco
Chaque année, à pareille date, le 8 mars se transforme en carnaval numérique. Une avalanche de publications, de citations détournées et de déclarations calibrées s’abat sur les réseaux sociaux. On like, on commente, on célèbre la femme comme on célèbre une story : vite, bien, et surtout sans déranger. C’est comme si, l’espace d’un jour, le monde s’arrêtait de tourner, suspendu à des hashtags vertueux pendant que l’actualité, la vraie, attend sagement son tour sur le banc de touche.
Moi, simple internaute passif en quête d’un peu de distraction, je faisais mon zapping habituel du fil d’actualité. Et là, entre deux photos de bouquets et un énième « power women », une publication m’accroche. D’abord parce que son auteure a ce rare talent du mot juste, celui qui dit tout sans bavardage ni prétention. Ensuite, parce qu’un mot, un seul, réveilla en moi un souvenir d’il y a vingt ans.
Le message disait :
« Wliya tu es, wliya tu le resteras. Le message du 9 mars ! »
Une phrase simple, pleine de sel et d’esprit, assez pour que féministes, machistes, polémistes et autres -istes du dimanche y trouvent matière à dissertation. Moi, plutôt que de théoriser, je préfère vous raconter une scène vécue. Une scène que seule la mémoire du pavé universitaire marocain pouvait conserver.
Nous étions à Marrakech, en licence… première ou deuxième année, peu importe. C’était période d’examens, donc période de tension. Un mot d’ordre de boycott circulait. Pourquoi déjà ? Allez savoir… sûrement une revendication noble, oubliée depuis. Certains avaient répondu présents, d’autres, plus pragmatiques, avaient préféré la voie des amphithéâtres, dans l’espoir naïf de valider leurs modules.
Les boycotteurs, outrés par tant de trahison académique, décidèrent d’imposer la solidarité à coups de barricades et d’interdictions d’accès. L’administration, soucieuse de son prestige, fit appel aux forces de l’ordre, qu’on surnommait affectueusement à l’époque Awacs. Ordre fut donné d’intervenir intra muros, histoire de restaurer la dignité de l’État et la sacro-sainte souveraineté des examens.
Et dans ces cas-là, inutile de distinguer les protagonistes : on est tous égaux devant la matraque. Boycotteurs ou étudiants studieux, la bastonnade, c’est pour tout le monde. Une vraie pédagogie par l’exemple. On courait dans tous les sens, poursuivis par le bruit sec et rythmique des coups, symphonie du désordre national.
Ne voyant plus d’issue, certains trouvèrent le salut dans la fuite… verticale. Escalade improvisée, courte échelle, bond de survie : le mur de la faculté devenait notre frontière vers la liberté. Arrivé en haut, haletant, j’aperçois au loin un groupe d’Awacs fondant sur nous. À ma gauche, une étudiante s’acharnait à grimper, soulevée par un camarade. Mais l’instinct de survie l’emporta sur la galanterie : sentant le danger approcher, le héros du moment lâcha prise et grimpa seul, me rejoignant d’un bond salvateur.
En bas, la jeune fille, trahie et furieuse, cria :
« Tu m’abandonnes alors que je ne suis qu’une pauvre wliya ! »
Et lui, dans un souffle d’ironie digne des grands moralistes, lança avant de s’éclipser :
« Ma sœur, devant le makhzen, on est tous wliyates ! »
Puis il disparut dans la foule, comme un sage anonyme du chaos universitaire.
Depuis ce jour, chaque fois qu’on me parle de condition féminine, de parité ou de féminisme engagé, cette réplique me revient, cinglante et lucide : devant le pouvoir, la peur ou l’injustice, les différences s’effacent, et la fragilité devient notre seul trait commun.
Alors oui, le 8 mars mérite d’être célébré. Mais à condition qu’on ne se contente pas d’une citation sur fond rose. Parce qu’au fond, tant que le courage et la dignité resteront des valeurs saisonnières, nous resterons tous, quelque part, des wliyates devant le makhzen.
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