Quand on ne se rend compte de la valeur des êtres ... ! _ Lettre d'une inconnue, Stefan Zweig, 1922

 Il est des œuvres qui vous saisissent à la gorge dès la première phrase pour ne desserrer leur étreinte qu'une fois la dernière page tournée, et cette Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig, publiée originellement en 1922 et que l'on redécouvre ici dans la traduction de Mathilde Lefebvre aux éditions Gallimard, est assurément de cette trempe-là. Tout commence dans la légèreté trompeuse d'une vie viennoise insouciante, celle du célèbre romancier R... qui rentre chez lui après « trois jours d’excursion revigorante à la montagne », le jour de son quarante et unième anniversaire, mais ce décor confortable vole en éclats dès l'instant où il déchire l'enveloppe d'une lettre massive, sans adresse d’expéditeur, qui gît sur son plateau à courrier avec pour seul en-tête cette phrase : « À toi qui ne m’as jamais connue ».

À partir de cette seconde précise, l'homme s'efface, le narrateur cède sa place, et c'est elle, l'Inconnue, qui confisque la parole avec une violence inouïe, déversant un flot de mots ininterrompu, un discours verbeux contre la montre où chaque phrase s'étire, sinueuse et interminable, comme si elle cherchait par la seule force de sa syntaxe à retenir la vie qui s'échappe, refusant de lâcher le fil du récit avant d'avoir tout avoué. On comprend très vite que cette lettre est une véritable écriture testimoniale, une bouteille à la mer lancée par une femme qui écrit dans l'urgence, depuis une chambre plongée dans la pénombre où gît, à la lueur des cierges, le corps de son fils mort la veille, une tragédie qui scande son récit comme un refrain macabre « Mon enfant est mort, notre enfant - je n’ai plus personne au monde désormais à aimer comme je t’aime » transformant ces feuillets en un suaire de mots tissé dans la fièvre d'une lutte acharnée entre le deuil de la mère et l'agonie de l'amante.

Ce qui bouleverse dans cette confession d'outre-tombe, c'est que cette femme ne raconte pas seulement une amourette de jeunesse, mais une vie entière de sacerdoce consumée pour cet homme qui ne l'a jamais vue : elle a été la voisine timide qui l'épiait, la jeune fille qui s'est offerte à lui, la mère qui a élevé seule leur fils dans l'ombre, se sacrifiant, vendant ses charmes à des hommes riches pour offrir à cet enfant le luxe auquel son sang le prédestinait, tout en refusant obstinément de révéler son secret au père, par orgueil peut-être, ou par une forme de pureté dévoyée qui confine au mysticisme face à cet homme aveugle, « toi qui passes devant moi comme si j’étais de l’eau, qui me marches dessus comme sur un caillou ».

Le sommet de ce calvaire amoureux fut sans doute atteint lors de leur dernière rencontre, survenue un an plus tôt, une nuit où il l'avait abordée au Tabarin sans se douter qu'il tenait dans ses bras celle avec qui il avait passé une nuit; et alors qu'elle se trouvait dans sa chambre, voyant dans le vase ces roses blanches qu'elle lui envoyait anonymement chaque année, elle avait espéré un éclair de lucidité, mais il l'avait laissée repartir au petit matin en la payant, scellant ainsi sa solitude jusqu'à ce que ses forces la trahissent finalement sur le papier. Car ce n'est qu'à la toute fin que la phrase se brise, se hache, et que la syntaxe se disloque sous l'effet de l'épuisement  « Je n’arrive plus à écrire… ma tête bourdonne… les membres me font mal » marquant, dans ce balbutiement final, la défaite du verbe face au néant.

On ressort de cette lecture lessivé, hanté par cette voix qui s'éteint en demandant simplement que le romancier continue d'acheter des roses blanches pour remplir le vase vide, et lorsque R... repose enfin la lettre, cherchant à rassembler les morceaux d'un souvenir embrouillé, il ne parvient pas à recomposer le visage de la morte, mais il ressent soudain, comme venu d'une porte invisible ouverte dans l'espace paisible de sa chambre, un courant d'air froid, le frisson spectral d'un amour immortel qui a traversé sa vie sans qu'il ne s'en aperçoive.


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